28/01/2016

MAH: une faute d'étourderie par Bernard Zumthor

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« L'étourdi parle toujours de travers, et n'écoute jamais ce qu'on lui dit, ou l'entend mal »
écrivait Jean-Jacques Rousseau dans Pensées d'un esprit droit. Gageons que le magistrat de la Ville de Genève qui assurait dans un récent « blog » que le projet de comblement partiel de la cour du MAH ne porterait «aucune atteinte au bâtiment historique» était pareillement distrait ! Ledit magistrat, assumant ses responsabilités, aurait en effet dû se renseigner avant de dire des bêtises. Car ce n’est pas parce que les structures proposées seraient autoportantes qu’elles ne constitueraient pas une atteinte au bâtiment historique! L’architecture n’est pas qu’artifice constructif! C’est de la technique certes mais aussi des idées, de la sensibilité, du contexte.

Quand on projette, a fortiori dans un lieu voué à la défense et illustration de la culture, ces dimensions immatérielles devraient nourrir, ou à tout le moins éclairer la réflexion. L’architecture, c’est de la pierre et du mortier, en l’occurrence du métal et du verre, mais c’est aussi de l’espace et du volume, des vides et des pleins ; un tout qui s’articule dans les proportions, les équilibres et les décalages de ses parties. L’architecture, n’est pas que de la fonction quantifiée, c’est aussi de la forme qualifiée; ce n’est pas que de l’usage et du paraitre, c’est aussi du sens et du symbole.


De cette réalité découle que l’architecture ancienne dans laquelle vient s’insérer le projet contemporain, n’est pas qu’un emballage perdu offert indifféremment au premier remplissage venu, c’est un organisme au plein sens du terme, porteur de significations historiques qu’il faut se donner la peine de reconnaitre.

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Photo 1 légende : Le site du Musée et son insertion urbaine

Une tradition architecturale

La forme du MAH appartient à un type architectural inventé au XIXe s. pour servir une des nouvelles tâches socioculturelles et éducatives que s’était donné la République. Un plan en quadrilatère centré sur une cour ouverte (ou couverte !) et combinant les dispositifs de galeries, de tradition italienne, et ceux de cabinets, de tradition nordique. La cour y agit comme un capteur de lumière et assure la respiration de l’édifice. Elle constitue l’espace dont le pourtour bâti est le contenant, elle est le lieu de leur définition réciproque, le noyau à partir duquel s’organise l’ensemble.
Le bâti ne peut exister dans toute sa signification indépendamment de l’espace qui le détermine. Héritière de ce modèle que l’on retrouve partout en Europe, ce devrait être une fierté pour Genève de posséder un si notable exemple de cette tradition ! Car le bâtiment genevois est d’autant plus remarquable que le talent de Marc Camoletti, son architecte, a su l’adapter à la fois aux spécificités locales d’une morphologie héritée des anciennes fortifications de Genève, et lui donner un aspect conforme à la modernité stylistique, « beaux-arts », de son époque.

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Photo 2 légende : L’édifice conçu par Marc Camoletti au début du XXème siècle

Bof, quelle importance ?

Lorsqu’on intervient sur un édifice qui comporte une identité historique et formelle aussi riche, exprimée dans une typologie, une esthétique et des dimensions aussi précises que concrètes, on ne peut pas faire, à moins de sottise délibérée, comme si elle n’existait pas, comme si tout cela n’avait ni signification, ni importance. Les promoteurs du projet invoquent, pour la justifier, la « réversibilité » de l’intervention proposée.


Le concept de réversibilité figure certes dans la Charte de Venise, mais comme garde-fou méthodologique, pour orienter l’intervention sur ou dans le bâtiment historique de manière que celle-ci reste toujours en deçà de la défiguration des structures anciennes ou de l’effacement de leur intelligibilité. Dans les faits, c’est malheureusement une notion alibi, tarte à la crème brandie, comme par hasard, davantage par les destructeurs que par les conservateurs du patrimoine ! Il n’existe aucun cas à Genève où la réversibilité aurait été effectivement mise en œuvre sur un édifice de l’importance du MAH, c’est-à-dire où l’on aurait supprimé une intervention lourde pour revenir à un état ante.


Le seul exemple notable récent est celui du Rijksmuseum d’Amsterdam où l’on a désencombré les cours pour leur rendre leur spatialité originelle : ce sont aujourd’hui de beaux espaces lumineux, libres, dotés d’une couverture en verrière, cœur névralgique du complexe muséal. Exactement le contraire de ce qui se concocte à Genève !

La « transparence » de la dénaturation

Le Conseil administratif se flatte d’avoir largement répondu aux objections des défenseurs du patrimoine, notamment en diminuant la densité des aménagements prévus dans la cour du MAH et la Commission de la nature et des sites est malheureusement tombée dans le panneau. N’insistons pas sur cet autre alibi qu’est celui de la « transparence » des installations, seconde tarte crémeuse réitérée péremptoirement dans tous les débats. Avec les structures porteuses, les équipements techniques et le matériel d’exposition dont devra être dotés chaque « plateau » sans parler du traitement des sols pour assurer la sécurité, voire la pudeur, des visiteurs, cette fameuse transparence sera, au mieux, translucide. Ce qui veut dire que la perception de la spatialité totale de la cour et son rapport de dialogue avec le bâtiment seront sérieusement perturbés, fragmentés. Mais le plus grave, dans cette dénaturation, c’est le «plateau d’accueil» qui propose de couvrir quasi intégralement la surface de la cour au niveau du rez-de-chaussée supérieur.

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Photo 3 légende : Coupe transversale du projet Nouvel-Jucker avec installation de deux plateaux, deux mezzanines et un restaurant enchâssé dans les toitures

Cet aménagement aura pour effet d’occulter les élégants portiques néoclassiques des ailes et les grandes verrières inférieures de la façade principale. Non seulement le niveau naturel de la cour sera ainsi transformé en une espèce de cave, ou de sous-sol, mais surtout l’harmonie architecturale de l’ensemble sera brouillée. Amputé de son soubassement, l’ordre tripartite classique verra ses autres composantes malmenées, déséquilibrées, donnant une impression d’écrasement au peu qui restera visible des façades. En un mot, l’identité architecturale du bâtiment sera dénaturée par ces structures parasites.


En matière de défense du patrimoine on peut vraiment faire mieux, sachant qu’un des principes cardinaux de sa sauvegarde, en cas de transformation, est que le programme d’utilisation reste subsidiaire à ce que l’édifice historique peut permettre sans perdre son authenticité !

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Photo 4 légende : Maquette du projet contesté, on se demande où se situe la transparence dans cette proposition… tout comme celle des procédures institutionnelles en cours.

Et la transparence du discours ?

Bien évidemment, on peut imaginer d’inverser cet ordre de prépondérance. L’histoire est aussi faites de ruptures…qu’elle juge plus tard de toutes façons. C’est le privilège des décideurs. Mais alors il ne s’agit plus de sauvegarde du patrimoine et il faut l’assumer et le dire plutôt que faire croire le contraire ! Ce n’est pas difficile. Cela demande juste un brin de courage et une once de parler vrai: annoncer franchement, haut et fort, aux citoyens qui essaient d’y comprendre quelque chose, que, pour toutes les raisons données au OUI de la votation, le programme du futur musée prime sur tout, y compris sur ce qui fait la singularité historique et l’exceptionnalité architecturale de sa cour. Le débat gagnera ainsi en honnêteté ce qu’il perdra en démagogie.

Mais qui sont les ringards?

Les promoteurs du projet de transformation de la cour du Musée d’art et d’histoire se placent d’autorité dans la catégorie des visionnaires de l’avenir. Autoproclamation qui suffit à leurs yeux à assurer la légitimité de leur proposition. Dans cette logique impérative, ceux qui se permettent de lire leur projet d’un œil critique sont nécessairement rejetés dans le cimetière des idées mortes, leurs analyses objectives et argumentées réduites à de méprisables soubresauts de zombies. Hélas, n’en déplaise à ces « auto-didactes » du fait architectural, nous baignons tous dans la même dynamique de l’histoire : la sauvegarde des témoins de notre passé appartient autant à l’avenir que leur destruction.


En 1962, lors du débat à l’Assemblée nationale française sur le projet de loi élargissant la législation sur la protection du patrimoine, André Malraux l’avait déjà dit : « …nous savons mal pourquoi nous tenons à notre passé, mais nous savons bien que nous y tenons et que toutes les nations tiennent aujourd’hui au leur, non pas lorsqu’elles y sont encore enrobées - elles aspirent alors à le détruire – mais lorsqu’elles se réclament passionnément de l’avenir. » Et si les remplisseurs de la cour du MAH, « enrobés » dans un passé qui leur est indifférent et donc qu’ils ne peuvent qu’aspirer à détruire, étaient les vrais ringards de toute cette affaire ?

Bernard Zumthor
Dr en histoire de l’art et de l’architecture
Ancien Conservateur cantonal et Directeur général du patrimoine à l’Etat de Genève
Expert auprès de l’Office fédéral de la culture

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Illustration 5 légende : Scénarios alternatifs (potentialités) proposés depuis 2010 à la Ville de Genève afin de pouvoir revisiter et négocier le projet soumis au vote du 28 février.
Pour en savoir plus : http://www.patrimoinegeneve.ch/fileadmin/heimatschutz_ge/user_upload/documents/Alerte/alerte134_MAH.pdf

 

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Commentaires

Un bâtiment en métal et en verre? Ces matériaux sont impropres à abriter des collections qui doivent défier le temps. Penchez-vous sur le destin de la bibliothèque du Jardin Botanique qui contient une des meilleures collections au monde de livres sur les plantes. Inaugurée en 1972, elle a tenu 40. Puis il a fallu tout déménager pour tout réparer: fuites d'eau mettant en danger les livres. Le métal et le verre ne sont tout simplement pas adaptés à la conservation. Trop froid l'hiver, trop chaud l'été. Qui a payé les travaux qui ont duré deux ans? Pas l'architecte, ni ceux qui ont pris la décision de choisir ces matériaux contre toute logique, contre toute raison. Ou alors faire signer un contrat de garantie pour cent ans ou plus. Car le musée actuel a plus de cent ans et il tient toujours debout sans fuite. Il y en a marre de payer des gens pour la gloire, pour l'esbroufe, pour le m'as-tu-vu et pour de mauvais architectes. Il y en a marre de faire la courte échelle au privé qui va s'engraisser sur le dos des contribuables. Pour une "oeuvre" qui ne sera qu'un étron posé sur une architecture qui a fait ses preuves.
Le 28 février, c'est NON.

Écrit par : Lucretius | 28/01/2016

Magnifique texte, issu d'une sensibilité nourrie d'une culture vraie, bâtie dans une familiarité absolue avec le terroir et ses monuments. Bravo Bernard...!. Je reconnais dans ton texte et tes idées, ainsi que dans la grande capacité de les illustrer en toute transparence à un public intéressé mais pas expert, un esprit dont nous avons aujourd'hui très besoin après l'époque de ... Malraux

Massimo

Écrit par : Massimo Danzi | 28/01/2016

Comment le dire mieux? Merci!

Écrit par : Wilfried SCHMIDT | 29/01/2016

Magistralement écrit. Des idées sensibles, un savoir très clairement exprimé. Merci pour cet article éclairant. Je le fais connaître autour de moi

Écrit par : Marie-claude Gevaux | 03/02/2016

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